Chroniques, Coups de cœur, Littérature

Le silence d’Isra, Etaf Rum

Immersion au cœur d’une famille palestinienne où les femmes retrouvent leur voix. Trois générations, trois occasions de libérer les mots et de trouver sa place. Un coup de cœur pour ce premier roman bouleversant qui m’a parfois laissée sans voix mais jamais sans mots.

Qu’en dit l’éditeur ?

Les livres qu’elle lit en secret n’y pourront rien… Aussi rêveuse soit-elle, Isra n’a pas le choix lorsqu’en 1990 sa famille l’envoie à Brooklyn pour y un mariage arrangé. Là, la jeune Palestinienne perdra une à une ses illusions de rêve américain, soumise à la tyrannie d’une belle-mère aux traditions archaïques – recluse, cloitrée, intimée de se taire à jamais. Dix-huit ans plus tard, arrivée en âge de se marier, sa fille Deya parviendra-t-elle à s’extraire de ce carcan ? Au silence de sa mère, répondre par un grand cri de liberté ?

« Deya s’imaginait que sa vie était une histoire, comme toutes celles qu’elle avait lues, avec une intrigue, de la tension, du conflit, qui aboutissaient à un happy end qu’elle ne parvenait pas encore à deviner. Elle faisait souvent cela. Il était bien plus facile d’appréhender sa vie comme une œuvre de fiction que de l’accepter pour ce qu’elle était: une existence limitée. Dans la fiction, le champ des possibles était infini. Dans la fiction, Deya était aux commandes de sa vie. »

Qu’en pensent les nuages ?

Coup de cœur pour ce roman polyphonique qui insuffle une voix à Isra, à Farida, à Sarah, à Deya. Autant de femmes, de filles sincères et attachantes, confrontées au carcan social et aux interdits. Parce que la liste des interdits est longue pour les convaincre que le mariage et la maternité sont les seules aspirations féminines.

Avec sa plume légère, authentique presque poétique, j’ai apprécié la façon dont Etaf Rum analyse la place de la mère, de l’épouse et de la sœur dans la société actuelle. Sans généraliser ou véhiculer des préjugés religieux, elle met en lumière les souffrances du quotidien, les violences domestiques, les rêves déchus et la difficulté de briser les modèles, quasiment ancrés dans les gènes. Au début, j’ai été heurtée par la façon dont les mères, Mama et Farida, perpétuent les mêmes modèles qui les briment, traitant leurs filles et leurs petites-filles avec dureté, cherchant inlassablement à arranger leur mariage. C’est la raison pour laquelle j’ai aimé que l’auteure ne se limite pas à la jeune génération mais explore aussi les mécanismes qui poussent les parents à reproduire les traditions sans les remettre en cause. Sans cautionner leurs erreurs, on comprend mieux les impacts du conflit israélo-palestinien, de la vie dans les camps de réfugiés, des privations, du manque d’éducation scolaire, des humiliations, de la perte d’un enfant… Etaf Rum montrer la complexité de rompre avec un modèle quand on ne sait pas faire autrement. Pour cela, il faut du courage.

Et ce courage, Deya va le trouver grâce à sa mère Isra et à sa tante Sarah. Le roman alterne entre le présent porté par Deya et les souvenirs d’Isra dans le passé, avec des passages consacrés à Farida. La construction du roman a facilité ma lecture : chaque chapitre débute par le nom du personnage, la saison et l’année en question.

Perdue face aux possibilités qui s’offrent à elle, Deya cherche une direction, une façon de briser ce qu’elle sait ne pas être juste. Ses rencontres avec sa tante propriétaire du café Books and Beans vont l’aider à détruire ses craintes pour mieux se reconstruire. Mais comme elle le dit si bien ce n’est pas si facile. Aînée de quatre sœurs, elle partage avec elles sa quête de vérité. Les passages où elle se livre à ses sœurs sont d’ailleurs très touchants. Sans parler d’intrigue haletante, le lecteur a tout de même envie de savoir ce qu’il va advenir d’elle, si elle prendra les bonnes décisions. On comprend vite que la disparition de ses parents cache un lourd secret. La révélation explosive de Sarah concernant ce secret marque un tournant dans le récit.

Le personnage d’Isra est profondément humain de par ses émotions et ses désillusions. Sa naïveté et sa recherche d’affection exacerbée lui voile un temps les yeux, pour ensuite mieux comprendre qu’elle ne souhaite pas la même vie pour ses filles. De chapitres en chapitres, c’est déchirant d’assister à son déclin : elle s’éteint petit à petit, sombre dans la dépressions, sous le poids d’une maternité imposée, de l’injonction d’enfanter un garçon, d’une solitude sans amour et d’un mariage violent. Jusqu’alors impuissante, la fin du roman révèle son acte de courage inouï (que je ne révèlerais pas!). Quelles ont été ses bouées de secours pour se prendre en main? Ses filles, son amitié avec sa belle-sœur Sarah et les livres.

En effet, ce premier roman est un bel hommage à la littérature. Baignée dans les contes des Milles et une nuits, Isra rêve d’un avenir meilleur. Élevée par les classiques américains tels que Les Lys de Brooklyn, Sarah se révolte très tôt et entrevoit une autre vie. Apaisée et réconfortée par les romans, Deya incarne la libération attendue. Unies par l’amour des livres, Isra, Sarah et Deya y puisent la force de rompre le silence.

Le silence d’Isra m’a aussi permis d’en apprendre plus sur la culture palestinienne. Garder certains termes en arabe participe à l’immersion dans l’intimité de cette famille. À travers les descriptions du déroulement du mariage, des habits, de la gastronomie (halloumi, lebné, za’atar, boulettes de kefta) et des jeux, on perçoit mieux leurs coutumes. Sur le plan historique, l’auteur ne manque pas d’évoquer la Nakba (exode palestinien de 1948).

Un très beau moment de lecture en compagnie d’héroïnes déchirées mais résilientes. Etaf Rum nous livre un message fort, traité avec justesse, réalisme et espoir.

Note : 5 sur 5.

Le silence d’Isra, Etaf Rum
Editions Pocket

Publicité

8 réflexions au sujet de “Le silence d’Isra, Etaf Rum”

  1. Wahou, ça aussi ça a l’air génial ! J’espère qu’il sera à la bibliothèque… Mais sinon je crois que je l’achèterai 😉

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s